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NOUVEAU STATUT
A fin de contribuer
au débat sur le statut d e notre profession nous vous proposons les
textes de ces mêmes statuts
en TUNIS et au MAROC
MAROCAINS TUNISIENS
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REPENSER L’UNIVERSITE EN CRISE
LA NATION Mercredi 20 Avril 2011
Le constat est unanime : l’université algérienne,
vit, ces dernières années, la plus grande crise de
son histoire. Un mal profond la ronge. Jamais depuis
l’indépendance, on a tant parlé de l’université. Les
articles de presse et les interventions
d’enseignants et d’étudiants n’ont jamais été aussi
nombreux et critiques, les grèves n’ont jamais été
aussi fréquentes, aussi longues, aussi dures. Il ne
fait pas de doute : le malaise est profond et les
mots pour le dire se font de plus en plus virulents.
C’est, pour les parties prenantes réduites à
l’impuissance, soit la frustration soit la
désaffection soit la colère. Les étudiants longtemps
les yeux rivés sur la moyenne n’en peuvent plus et
ils organisent la paralysie pure et simple de
secteurs entiers de l’institution. Trop longtemps
contenue, leur colère n’épargne personne, ni les
hommes de la tutelle, ni les représentants
d’organisations estudiantines partisanes ni les
enseignants et ils dénoncent tout à la fois
l’irresponsabilité, l’incompétence, la duplicité,
l’autoritarisme.
L’impression qui prévaut est une impression de fin
de période mais d’une fin de période qui semble
s’installer dans la durée. Et s’il y a consensus
pour dire qu’il faut passer à ‘’autre chose’’ c’est
le grand flou qui domine lorsqu’il s’agit de parler
pertinemment de cette autre chose. De plus, non
seulement les conditions du passage ne semblent pas
réunies mais les conditions en faveur du maintien du
statu quo se révèlent d’une puissance insoupçonnée
et d’une terrible efficacité. C’est comme si nous
nous trouvions au milieu du gué non pas dans une
position de marche mais dans une position
d’immobilité, c’est-à-dire la pire qui soit. Cette
mutation indispensable mais qui a le plus grand mal
à se faire s’appelle passage de l’impératif quantité
à l’impératif qualité ; c’est l’accouchement de
l’université de notre temps.
Il ne serait pas difficile de recenser l’ensemble
des ‘’problèmes’’ qui entravent le fonctionnement
normal de l’université et c’est un peu ce qui s’est
fait avec toutes ces séances de travail organisées
durant le mois de Mars 2011 aux niveaux du
Département, de la Faculté, de l’Université, de la
Région et enfin du pays. Cette initiative est utile
ne serait-ce qu’en tant que ‘’retour d’écho’’ et
dépassement du soliloque administratif habituel.
Elle a, cependant, le désavantage de se mener dans
l’urgence et de se focaliser sur le système LMD et
de ses rapports avec le système classique alors que
le problème de fond demeure celui de la définition
de l’université à mettre en place pour l’Algérie du
début du XXIème siècle.
UNIVERSITE ET SOCIETE
La colère est mauvaise conseillère dit-on et il ne
peut être question ni de ‘’fermer’’ l’université ni
de la ‘’brûler’’ mais de la repenser. Repenser
l’université signifie réfléchir en termes de société
et non en termes d’université, celle-ci n’étant
qu’une instance de celle-là. En tant qu’institution
de la société, l’université a beau disposer d’une
autonomie relative, elle reste, pour l’essentiel,
dépendante de la société globale. Ce n’est pas, ici,
le lieu, de développer une analyse de cette société
ni d’en cerner les tendances principales mais il ne
fait pas de doute que ce qui prime, dans les esprits
et dans les rues, c’est un désir profond et
incompressible de changement démocratique. La
démocratie, la vraie, c'est-à-dire ce régime qui
permettra aux citoyens Algériens, enfin, de
‘’s’ingérer dans les affaires de leur pays’’, de
dire leur mot en toutes choses et en toute liberté
et de prendre les décisions en ce qui concerne leur
présent et leur avenir. L’humanité n’a pas inventé
mieux que ce système qui est ‘’le pire des régimes à
l’exclusion de tous les autres’’ (Churchill). Et
pour revenir de tous les errements passés,
l’alternative ne semble pas faire de doute :
l’élection d’une assemblée nationale représentative
dont la première tâche sera l’élaboration
consensuelle d’une nouvelle constitution. Et pour
faire véritablement rupture avec les despotismes et
les archaïsmes des décennies précédentes, on pourra
appeler la nouvelle phase, deuxième république.
Ce qui est dit pour la société est naturellement
valable pour l’université. Dans la ‘’Plate-forme de
revendications de l’Université algérienne’’, la
Coordination nationale autonome des étudiants (CNAE)
place la démocratisation de l’université au premier
rang de ses préoccupations. Ce point concerne
‘’l’élection des responsables de l'université :
Recteurs, Doyens, Chefs de Départements’’ et ‘’la
prise de décision avec concertation entre les
différentes parties qui composent la communauté
universitaire.’’ Il n’est pas possible de ne pas
observer que cette pratique qui, sous d’autres
cieux, est une banalité de base dans le
fonctionnement de l’université et dans sa
performance demeure, chez nous, une revendication
jusque là sans écho.
Un autre point de la plate forme appelle à la tenue
des Etats généraux de l’Université. Il précise que
l’objet en sera ‘’l’évaluation des deux systèmes’’
[classique et LMD]. Il est compréhensible que les
représentants étudiants dont la base se débat dans
l’imbroglio des systèmes existants et de l’épaisse
opacité qui enveloppe leurs rapports, essaient
d’aller à l’essentiel présent. Or ‘’l’essentiel
essentiel’’ qui contient l’essentiel présent est
qu’il faut organiser les Etats généraux pour
débattre de tous les problèmes qui minent
l’université réellement existante en tant que
condition à la fondation de la nouvelle université.
Dans toute rencontre future, on ne pourra pas ne pas
poser et répondre d’abord à la mère de toutes les
questions : quelle université pour notre société ?
Cette question pourtant fondamentale a souvent été
contournée. A l’indépendance et sur la base de la
hiérarchie des urgences de la période, la question a
été reportée à plus tard. Dans la ‘’refonte’’ de
1971, on a cherché la vérité de l’université dans
l’économie administrée que la stratégie
d’industrialisation travaillait à mettre en place.
En 2004, par l’adoption du système LMD, on a cherché
cette vérité dans l’économie mondialisée
c'est-à-dire occidentalisée. Poser cette question de
cette manière, c’est-à-dire mettre en avant la
société, c’est se donner les moyens de tracer les
grands traits de ce que sera l’université à
construire. Ne pas poser la question comme ce fut
constamment le cas et adopter le système LMD
quasiment les yeux fermés, c’est considérer que ce
système est la solution universelle et croire que la
société suivra. Or, on observe que dans ses pays
d’origine mêmes, ce système ne cesse de soulever
problèmes, critiques et oppositions.
Beaucoup des problèmes que vivent les institutions
de l’enseignement supérieur ont pour origine
l’absence ou le peu de concertation, la trop grande
centralisation de la décision stratégique,
l’excessive directivité dans la mise en œuvre et
aussi une certaine improvisation. Ainsi le système
LMD a été mis en application sans études sérieuses
préalables, sans grande réflexion et sans véritables
discussions et c’est ce qui, probablement, explique
les ‘’ratés’’ qui, très vite, se sont mués en
obstacles redoutables. Comment se fait-il, par
exemple, que la question qui ne pouvait pas ne pas
se poser, celle des rapports entre le système qui se
mettait progressivement en place et le système qui,
lentement, s’éteignait, n’ait pas été posée et
résolue dès les commencements ? De plus ce qui se
donne à l’observation c’est que l’évocation du
système LMD se transforme souvent en invocation et
il n’y a plus à trop réfléchir : avec cette panacée,
les lendemains universitaires, à coup sûr,
chanteront.
LE LMD, LE SYSTEME DES ENTREPRENEURS
Il faut insister sur ce fait primordial :
l’université européenne d’aujourd’hui est le produit
d’une évolution historique endogène. C’est dire que
le mouvement de réforme des universités européennes
est véritablement un travail de la société sur
elle-même. Mais ce que l’on observe, c’est que le
système LMD se mondialise et il est adopté par
nombre de pays non européens. Par exemple les pays
du Maghreb. En 2004, se tient, à Marseille, une
rencontre des responsables d’université des pays du
Maghreb et des pays européens francophones sur le
thème ‘‘Les réformes de l’enseignement supérieur des
pays du Maghreb et la perspective du processus de
Bologne’’. L’objectif déclaré est la construction de
l’espace euro-méditerranéen de l’enseignement
supérieur un peu à l’instar de l’espace européen. On
a même parlé, au cours de cette rencontre, du
processus de Marseille dans la lignée du processus
de Bologne.
En Algérie, le système européen du LMD est mis en
application à la rentrée universitaire 2004 –2005,
dans 10 institutions universitaires (sur 60) en
attendant sa généralisation. En 2007-2008, les
premiers Masters sont ouverts.
La question que l’on ne peut pas ne pas poser est :
est-il possible d’emprunter le système LMD ? La
question tient sa pertinence du fait que le système
LMD, il faut le répéter, se présente
fondamentalement comme un produit historique de la
société européenne, une contribution à l’intégration
de cette société et à une adaptation de l’Université
à la nouvelle ère et à la nouvelle donne. En effet
ce que l’Europe entend devenir, à brève échéance,
c’est ‘’le bloc économique le plus dynamique et le
plus compétitif du monde entier’’ (Conseil européen
de Lisbonne, Mars 2000). Et il ne s’agit pas de
n’importe quelle économie mais de l’économie la plus
avancée d’entre toutes, l’économie de la
connaissance. Il s’agit ni plus ni moins que de
‘’faire de l’Europe l’économie de la connaissance la
plus compétitive et la plus dynamique du monde’’
(idem).
Le passage du système LMD dans nos contrées ne peut
être assimilé à un simple emprunt à caractère
technique libre de toute culture puisqu’il porte
bien évidemment la marque de la société qui l’a vu
naître, qui l’a fait naître. Et pourtant il a été,
dans cette société même, l’objet d’une lutte sans
merci. Il n’est pas inutile de rappeler la
contradiction indépassable qui l’habite, celle entre
les professions de foi humanistes et libérales et
l’emprise sans partage des entrepreneurs sur
l’enseignement supérieur. Au tout début du
processus, c’est le règne des professeurs. Ainsi en
1988 (le 18 septembre), des centaines de recteurs
d’universités venus de toute l’Europe se réunissent
à Bologne à l’occasion du IXème centenaire de la
création de la plus ancienne des universités et
adoptent la ‘’Magna charta universitatum’’. C’est un
texte fondateur qui fixe la définition de
l’université et détermine sa place et sa fonction
dans la société.
Dans la société, dit le Préambule, l’université est
‘’une institution autonome qui, de façon critique,
produit et transmet la culture à travers la
recherche et l’enseignement.’’ Cette courte et
remarquable définition est dans le prolongement
direct de la philosophie humboltienne qui avait
présidé à la fondation de la première université des
temps modernes, l’université de Berlin (en 1810).
C’est Von Humboldt (1767-1835), savant, philosophe
et homme politique libéral et réformateur qui a été
à l’origine de l‘université de notre monde
contemporain qui a fonctionné avec des variantes
nationales, cela va sans dire, un siècle et demi
durant. Et c’est cette université qui a été partout
imitée…
De cette université, on attend une contribution
décisive dans la transformation du monde puisque la
‘’Magna Charta’’ précise que ‘’l’avenir de
l’humanité (…) dépend dans une large mesure du
développement culturel, scientifique et technique
qui, lui, se forge dans les centres de culture, de
connaissance et de recherche que sont devenues les
vraies universités’’.
La position des entrepreneurs est autre et même
l’exact opposé. Leur point de départ se présente
comme un constat d’évidence : le monde, l‘Europe ont
changé profondément et l’université est restée
désespérément la même, reflet d’une société qui a
disparu. C’est ce qui explique le grand décalage
entre une société et une économie en pleine mutation
et une université restée partie prenante d’une
société qui n’existe plus. Après le constat, vient
le moment de l’action : il faut naturellement mettre
fin à cette préjudiciable distorsion et faire sortir
l’université de son préjudiciable isolement et lui
faire rattraper son retard. Tout se passe comme si
l’intervention s’imposait d’elle-même.
L’intervention sur l’enseignement supérieur et la
recherche scientifique est partie dans la
construction européenne dont le moteur est
l’économie en général et l’économie de la
connaissance en particulier. Qui dit économie de la
connaissance dit immanquablement université. Ce sont
donc les entrepreneurs ou, en leur lieu et place,
les organisations internationales ou de nouveaux
idéologues qui montent au créneau et montrent la
voie. Cette nouvelle manière de voir est théorisée
et légitimée par tout un ensemble de penseurs
essentiellement anglo-saxons. On y développe, par
exemple, cette opposition simple : avant, il y avait
les universités de ‘’Mode 1’’ au sein desquelles les
scientifiques posaient les questions et y
répondaient ; aujourd’hui se mettent en place les
universités de ‘’Mode 2’’ auxquelles la société pose
les questions et des groupes ad hoc d’experts y
répondent. Il est même précisé, sur le ton de la
menace, que ‘’si les universités ne s’adaptent pas,
on se passera d’elles.’’
C’est la mise de l’université au service quasi
exclusif de l’économie. L’Université est sommée de
s’organiser et fonctionner comme entité économique
c'est-à-dire en mettant en avant les principes
d’autonomie, de professionnalité, de compétitivité
et d’efficience. Elle est chargée, désormais, de
produire les compétences dont le système économique
a besoin et c’est ce système qui définit ces
compétences qui ne sont pas d’ordre cognitif mais
d’ordre professionnel et c’est lui qui décide des
modalités de leur transmission.
Dans l’opposition entre la conception humaniste et
libérale et la conception entreprenariale, les
Recteurs et les universitaires en général n’ont pas
fait le poids et malgré bien des résistances, le
système LMD dans sa version instrumentale triompha
partout en Europe et au-delà.
Il ne s’agit pas pour nous, à travers ce rappel, de
nous fixer sur un débat pro ou contra qui serait
sans fin et sans fécondité mais de réfléchir à la
mise en place d’une université nationale qui serait
en phase avec notre histoire, notre culture, notre
temps et notre environnement international. Cette
réflexion ne peut naturellement être que collective.
UNE CRISE MULTIDIMENSIONNELLE
L’université est, disions-nous, l’affaire de la
société toute entière et il appartient à l’ensemble
de ses parties prenantes de la repenser. Il se
trouve qu’elle se présente, aujourd’hui, comme le
produit d’une longue accumulation de crises et de
déficits de prise en charge et de réflexion. Le
mieux serait alors de revenir à la question première
: c’est quoi, une université ? Etait appelée
Université algérienne l’institution qui, en 1962,
rassemblait 2750 étudiants à Alger et dans les
petites ‘’annexes’’ de Constantine et d’Oran. Est
appelée Université algérienne, en 2011, cet ensemble
d’une soixantaine d’institutions disséminés sur tout
le territoire et qui regroupent environ 1 200 000
étudiants. Le changement n’est pas seulement
quantitatif, il est surtout qualitatif. C’est parce
que tout le monde n’avait d’yeux que pour l’entité
abstraite appelée université que personne n’a pris
toute la mesure de ce changement et de ses effets en
termes de dysfonctionnements et de menace.
S’il est important de réfléchir sur l’idée
d’université, il est important aussi de réfléchir
sur les universités réellement existantes. Que
signifie et quels enseignements tirer de
l’implantation d’une multitude d’universités et de
centres universitaires partout dans le pays ? La
raison est inattaquable : lutter contre les
disparités régionales et décentraliser la formation
supérieure et l’acquisition du savoir. Dans la
pratique, cependant, deux problèmes majeurs se
posent et ils peuvent aller à l’encontre de
l’objectif visé.
Le premier problème est que ces universités ne
disposent pas, dans leur grande majorité, des
conditions nécessaires à leur fonctionnement en tant
qu’instance d’enseignement supérieur. Elles
souffrent, pour la plupart, d’un encadrement
enseignant qui se situe, surtout sur le plan
qualitatif, loin des normes requises.
Le deuxième problème se situe au niveau des effets
culturels et politiques de cette décentralisation.
Celle-ci peut contribuer à renforcer l’idée
régionale dans ce qu’elle a de plus négatif et
pousser à la production d’élites régionales et
locales au dépens de la nécessaire élite nationale.
C’est ce qui risque d’arriver à un Algérien né dans
la localité L qui y fait ses études primaire,
moyenne, secondaire, supérieure et même
post-universitaire et qui, en fin de parcours, se
retrouve responsable d’un service dans sa ville
natale. Il y a des chances pour que ce citoyen ainsi
formé pense plus région qu’autre chose…
Aux problèmes strictement universitaires, il faut
ajouter un problème non moins redoutable même s’il
se situe en amont. C’est celui du baccalauréat. Il
temps, en effet, de revoir la définition du statut
du baccalauréat. Jusque là, il lui est reconnu une
double fonction. C’est un diplôme qui clôture le
cycle secondaire et c’est un visa d’entrée aux
études supérieures.
Pour différentes raisons, il a été laissé au temps
et aux circonstances le soin de choisir et on
observe que, dans les faits, avec le temps et le
grossissement des effectifs de bacheliers, s’est
produite une très nette dissociation entre les deux
fonctions et une certaine inégalité. C’est la montée
de la première et l’affaiblissement de la deuxième.
Le bac n’est plus, ces dernières années avec le
nombre des réussites, tout à fait le Césame pour
l’université ou du moins ne l’est plus comme avant.
Le bac seul ne suffit plus ; c’est une condition
nécessaire mais non suffisante ; on lui adjoint la
moyenne qui devient le facteur discriminant puisque
c’est sur la base de la moyenne que la filière est
accessible ou non. On peut parier que, bientôt, des
institutions universitaires autonomisées procéderont
à leur propre recrutement par l’entremise de
concours et elles exigeront le bac, bien sûr, mais
aussi et surtout une forte moyenne.
LES NOUVEAUX ETUDIANTS
Le point à prendre en considération est que nous
avons à faire à de nouveaux étudiants avec de
nouvelles préoccupations, de nouvelles manières
d’être, de penser et d’agir. Par exemple, le rapport
aux études et au savoir est autre. J’ai eu à
développer ce point dans l’ouvrage, l’exception
algérienne. La modernisation à l’épreuve de la
société (CasbahEditions, 2007). Pour comprendre, il
faut prendre en compte les trois données suivantes.
La première est constituée par les effets
dévastateurs de ce qui est au centre des formations
antérieures : la mémorisation. On n’a pas appris aux
étudiants à ‘’réfléchir avec leur propre tête.’’
Dans une société du savoir en rapide élargissement
et qui libère le cerveau humain par le dépôt des
connaissances sur des supports électroniques,
l’étudiant algérien se trouve sérieusement
handicapé.
La deuxième concerne les effets du rapport à
l’avenir en général et à l’avenir professionnel en
particulier. Est centrale, dans ce cadre, l’idée du
chômage. Les étudiants de toutes les disciplines
savent qu’au sortir de l’université, ils ne
trouveront pas de travail et ils savent aussi que le
diplôme a cessé d’être le facteur décisif ou
discriminant dans l’embauche. La conséquence
principale est le refus ou la désaffection vis-à-vis
du travail universitaire.
La troisième a trait aux effets, en particulier,
culturels de la socialisation. Les nouveaux
comportements de bien des étudiants ne sont que la
reproduction, à l’échelle du microcosme
universitaire, de pratiques sociales de plus en plus
courantes. Il est possible de citer des phénomènes
comme la dévalorisation du travail, la réussite par
des moyens obliques, la tricherie, la violence ou
menace à l’encontre des enseignants ou leur
corruption.
Les effets inhibitateurs de cette socialisation ne
semblent, cependant pas, avoir eu raison des
étudiants et, souvent, ils ont poussé à l’adoption
de positions opposées. Les étudiants ont finalement
tout vu : l’organisation approximative de
l’université, la mal-vie dans les cités-U., la chute
inexorable du niveau d’enseignement, l’occupation du
terrain de la représentation par des minorités
agissantes totalement déconnectées de leurs
préoccupations. Il faut écouter les nouveaux
étudiants qui assimilaient l’accession à
l’université à la réalisation d’un rêve pour mesurer
l’étendue de la déception. Beaucoup parlent de choc.
C’est ça l’université ! Quant aux plus anciens
rendus plus ‘’réalistes’’ et impuissants, ils n’ont
qu’un seul désir, quitter cette institution le plus
rapidement possible et ils se mettent à ne
s’intéresser qu’à la moyenne. Nombreux sont ceux qui
pensent, dès le début, à l’expatriation et ils la
préparent méthodiquement, par exemple, par
l’apprentissage d’une grande langue étrangère ou par
un travail destiné à leur permettre de réunir un
capital de départ.
C’est la situation générale qui explique le
‘’réveil’’ étudiant de ces dernières semaines. S’ils
se sont engagés dans de multiples actions (arrêts,
de cours, sit-in, manifestations), ce n’est
fondamentalement pas pour dénoncer tel ou tel
dysfonctionnement ou revendiquer tel ou tel droit.
La dénonciation comme la revendication existent,
bien sûr, aujourd’hui comme elles ont existé hier.
Ce qui est nouveau c’est que, de par leur
répétition, leur intensification et leur
généralisation, elles ont changé de nature et pris
un sens nouveau. Elles deviennent l’expression de
quelque chose de plus profond, pas toujours
conscient de lui-même. Il se passe ici comme il se
passe souvent dans les grèves ouvrières où les
raisons explicitement avancées sont rarement les
vraies raisons. Ainsi en 1982 et en 1984, des grèves
longues et dures sont déclenchées par des ouvriers
maghrébins de l’automobile dans la région
parisienne. Ces travailleurs finirent par arracher
l’augmentation de salaire qu’ils voulaient mais la
victoire qu’ils fêtèrent a été la victoire de la
dignité.
Le mouvement étudiant a changé. Il y a une multitude
de facteurs qu’il faut mettre en avant. Il y a, bien
sûr, l’exemple de ces révoltes arabes visiblement
menées par des jeunes et que les étudiants vivent
quasiment en direct et au jour le jour. Il y a, plus
proches d’eux ces innombrables intifidas de jeunes
dans le pays même. Mais c’est l’université bloquée,
expression de la société elle-même bloquée qui a
produit l’effet le plus grand. Que veulent signifier
ces étudiants venus de différentes régions du pays
qui défilent à Alger au cris de ‘’Etudiants-
étudiants’’ en brandissant leur carte d’étudiant ?
Que l’université algérienne retrouve ses missions de
formation des compétences, de production et de
transmission du savoir.
Nous avons parlé, au commencement de cette
réflexion, de ce qui caractérise notre université
aujourd’hui : la crise. Nous avons évoqué un certain
nombre d’éléments qui en sont au fondement. On peut
en voir des expressions dans le recul du poids de
l’université dans la nation, la dégradation continue
des niveaux de formation dispensés et enfin dans les
mauvais classements de nos universités à l’échelle
arabe et à l’échelle africaine. Plus que jamais,
repenser notre université devient une nécessité qui
ne peut plus attendre.
Mais que pensent les autres, en particulier de ce
qui meuble nos jours et hante nos nuits, le système
LMD ? L’université américaine de Harvard est la
première université du monde et, régulièrement, elle
se trouve dans cette position dans le classement de
Schangai. En 2007, c’est une femme qui, pour la
première fois, accède à la présidence. En prenant
ses fonctions le 12 octobre 2007, Mme Drew Gilpin
Faust, prononce un discours inaugural ‘’inattendu’’
: ‘‘L’essence de l’université, dit-elle, est qu’elle
est responsable envers le passé et l’avenir d’une
manière qui peut (doit) entrer en conflit avec les
demandes du moment. Nos engagements sont intemporels
et nous sommes mal à l’aise pour les justifier en
termes instrumentaux. Nous les poursuivons ‘’pour
eux-mêmes’’ parce qu’ils définissent ce qui, au
cours des siècles, nous a fait humains…’’
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Djamel GUERID : Professeur à l’université
d’Oran
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